La question de l’eau au Maroc s’impose plus que jamais comme un enjeu stratégique majeur. Après six années de sécheresse ininterrompue, les dernières précipitations ont donné quelque espoir, mais le niveau des barrages dans certaines régions demeure toujours bas et les nappes phréatiques sont toujours sous pression… Pour décrypter ce phénomènel’analyse de deux spécialistes : Houria Tazi Sadeq, présidente de la Coalition Marocaine pour l’Eau (COALMA), et Abdennabi El Mandour, professeur d’hydrogéologie et directeur du Musée Mohammed VI de la civilisation de l’eau (AMAN)*.

 

 

Le Maroc est situé à près de 80 % en zone aride ou semi-aride. Une réalité structurelle qui, combinée aux effets du changement climatique, rend la gestion de la ressource hydrique particulièrement complexe. Trois bassins concentrent à eux seuls les deux tiers de l’eau disponible, tandis que les autres doivent se contenter du tiers restant. Dans certaines régions, il ne pleut quasiment plus.

Depuis le début des années 1980, les experts observent un bouleversement des cycles hydrologiques. « On est passés d’un rythme alterné – une année pluvieuse suivie d’une année sèche – à une année pluvieuse pour trois ou quatre années déficitaires », explique Abdennabi El Mandour. Le phénomène s’est aggravé entre 2019 et 2024, avec une réduction de plus de 50 % des précipitations par rapport à la moyenne. Résultat : un stress hydrique sévère, à peine atténué par les pluies du premier trimestre 2025.

Des disparités régionales marquées

Au-delà des moyennes nationales – environ 630 m³ d’eau par habitant et par an – les disparités entre bassins restent importantes. Dans le Tensift, par exemple, cette moyenne tombe à 500 m³. « Il est essentiel d’analyser la situation à l’échelle de chaque bassin hydrographique », souligne Houria Tazi. L’urbanisation rapide, la croissance de la population, le développement touristique et les besoins agricoles exacerbent localement la pression sur les ressources.

Le bassin d’Oum Er-Rbia, l’un des plus importants du pays, a vu ses réserves baisser de façon vertigineuse. Le barrage Al Massira, qui alimente Casablanca, a frôlé le seuil critique. Il a fallu mobiliser en urgence d’autres sources, notamment des eaux souterraines, la station de dessalement de Safi, et un transfert depuis les zones du nord pour éviter une rupture d’approvisionnement.

Des eaux de crue qui échappent à la gestion

Certaines scènes récentes en disent long sur les dysfonctionnements structurels. À Marrakech, l’Oued Tensift a retrouvé un débit impressionnant après les dernières pluies, mais une grande partie de cette eau est partie en mer, sans être captée. « Il existe un potentiel pour construire des barrages de taille intermédiaire dans ces zones pour stocker l’eau excédentaire », note Abdennabi El Mandour. Un stockage qui pourrait servir en période de sécheresse prolongée, tout en réduisant le gaspillage.

Au-delà des barrages classiques, des solutions techniques et naturelles existent pour mieux gérer les précipitations urbaines, souvent responsables d’inondations et de pollution par ruissellement. L’intégration du littoral dans la politique de l’eau est également évoquée, car la loi actuelle ne couvre que les eaux intérieures. Cette disjonction limite les synergies dans la gestion globale du cycle hydrique.

Dessalement, énergies renouvelables et diversification

Face à ces défis, le dessalement prend une place croissante dans la stratégie nationale. D’ici 2030, le Maroc ambitionne de mettre en service 20 stations de dessalement, pour une capacité cumulée de 1,7 milliard de m³ par an.

Parallèlement aux grandes infrastructures, des techniques anciennes refont surface. Dans certaines régions, comme Figuig ou le sud du pays, des systèmes de citernes individuelles (Matfiates) ou collectives, ainsi que des galeries drainantes (Khettara), permettent de capter et stocker l’eau de pluie ou de nappe de manière durable.

Mais dans un contexte de changement climatique, seule une approche multi-échelle, ancrée dans les territoires, pourra garantir une résilience à long terme. Diversifier les ressources, adapter les usages, préserver les équilibres : la transition hydraulique est en cours. Reste à l’inscrire dans une vision partagée, à la hauteur des défis à venir.

Site source: https://h24info.ma/paroles-dexpertss/paroles-dexperts-de-faical-tadlaoui-crise-de-leau-quelle-strategie-pour-le-maroc/